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Sécurité des frontières algériennes : Contrecarrer la logique des 2T

Arslan Chikhaoui ancien élève NESA. Dr. Arslan Chikhaoui est Président Exécutif du Centre de Consultance et d’Études ‘NSV’. Il est membre, du Conseil Consultatif d’Experts du Forum Economique Mondial (WEF-Davos), du Conseil Consultatif du Forum Défense et Sécurité (DSF-Londres), et du Forum Civil des Nations Unies (UNSCR 1540), Il est Alumni du Centre NESA pour les études stratégiques (NDU-Washington DC). Il est, également, partie prenante dans divers groupes de travail ‘Track II’ : Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique (NEPAD), Sécurité dans la région Méditerranéenne, Afrique du Nord et Sahel, Non-Prolifération des Armes de Destruction Massive dans la région MENA, RSS en Afrique du Nord.

L’Algérie, plus grand pays du pourtour méditerranéen et de l’Afrique, partage un total de 6343 kilomètres de frontières terrestres avec 7 pays voisins qui sont le Maroc (1559 km), le Sahara Occidental (42 km), la Mauritanie (463 km), le Mali (1376 km), le Niger (956 km), la Libye (983 km), et la Tunisie (965 km). Elle a de tout temps été une terre d’accueil et de convoitises pour des populations arrivant par la mer, depuis l’expédition des Phéniciens jusqu’à la colonisation française. Son territoire est traversé par les routes utilisées durant plusieurs siècles par les caravanes de commerçants ainsi que des mouvements de personnes à la recherche d’exil ou de savoir. Ces anciennes pistes aménagées sont devenues des itinéraires empruntés par les migrants et les trafiquants. Par voie de conséquence, ces larges étendues font de ses frontières de véritables zones poudrières.

Les différentes menaces aux frontières algériennes

Les turbulences et l’instabilité politique dans les pays voisins, l’insécurité qui règne en Lybie et au Sahel depuis les soulèvements populaires de 2011 constituent une véritable source d’inquiétude aux frontières algériennes. Sur une large étendue frontalière du pays, nombre de fléaux se sont multipliés. Les frontières algériennes sont ainsi menacées autant par les groupes extrémistes violents susceptibles d’entrer par la Tunisie, notamment, que par le trafic d’armes de guerre en provenance de Libye, le trafic de drogue à partir du Maroc et du Sahel et des déplacements de migrants subsahariens à partir du Mali.

  • Narcotrafic et financement du terrorisme

La région Sahélo-saharienne dont l’Algérie partage une large bande frontalière, assimilée à une zone dite de non-droit, est devenue la plaque tournante d’un trafic transnational avec ses différentes filières du crime organisé et principalement des trafics d’armes et de drogues. Les narcotrafiquants des cartels latino-américains acheminent leurs marchandises vers l’Europe en transitant, grâce aux voies maritimes, par l’Afrique de l’Ouest. Un banditisme diversifié et florissant allant des côtes du Sénégal jusqu’à la Corne de l’Afrique constitue une jonction avec les filières du crime organisé en provenance d’Amérique Centrale. De l’héroïne dans l’Est de l’Afrique et de la cocaïne dans l’Ouest se rejoignent dans la zone Sahélo-saharienne empruntant de nouveaux itinéraires à travers le Tchad, le Niger et le Mali.

Avec une reconfiguration des routes de la drogue, l’Afrique de l’Ouest est devenue une plaque tournante et un des chemins les plus sûrs d’acheminement de la drogue. Jusqu’à environ 47 tonnes de cocaïne par an ont pu transiter par la région. La cocaïne produite en Amérique Latine arrive par bateau en Afrique de l’Ouest (Guinée, Ghana ou Nigeria) et est ensuite acheminée à travers le Sahel vers l’Afrique du Nord, le Moyen Orient et l’Europe.

Un rapport récent des Nations Unies fait état, d’une part, des revenus générés par ce trafic d’environ 900 millions d’USD par an et, d’autre part, de l’augmentation considérable de la production de cannabis en Afrique pour atteindre 20% de la production mondiale.

Ce trafic de drogues finance aussi bien le crime organisé que les groupes terroristes présents dans la région (AQMI, BokoHaram, MUJAO, Daeech, etc.) en complément aux autres sources de financement (prise d’otages, rançons, migrants, armes, cigarettes, carburant, bétail, etc.) Les groupes extrémistes violents (djihadistes) de la région Sahélo-saharienne connaissent de plus en plus l’adhésion de plusieurs narcotrafiquants qui ont vu dans cette alliance un moyen de protection. Le trafic de drogue est, ainsi, aggravé par les liens tissés entre les narcotrafiquants et ces groupes terroristes qui constituent des réseaux de narco-terrorisme. La manne financière dont dispose ces groupes terroristes et générée par le trafic de tout genre est, selon nombre d’experts, très difficile à chiffrer. Toutefois, des rapports de divers Think Tank spécialisés dans cette question estiment que ces revenus financiers pourraient atteindre le milliard d’USD.

Les combattants djihadistes, même s’ils ne participent pas directement au trafic, sont souvent en charge de protéger les convois, de sécuriser les pistes d’atterrissage, et d’assurer l’approvisionnement en carburant.

  • Immigration clandestine

Au milieu de la guerre contre le banditisme et le terrorisme, il y a surtout la lutte contre l’immigration clandestine et les réseaux alimentant le vaste trafic, très lucratif pour les nouveaux barons, qu’est celui de la traite humaine. Le passage organisé de personnes se développe de manière exponentielle dans les zones frontalières et des milliers de migrants d’origine subsaharienne traversent les frontières de l’Algérie en route vers « l’eldorado » des pays européens.

Depuis la dernière décennie, l’Algérie est devenue un pays essentiellement de transit pour des ressortissants de pays africains qui arrivent sur le territoire algérien en empruntant les routes de l’immigration clandestine. Il s’agit d’itinéraires tracés sur les pistes et les routes balisées avec des déviations sur des voies parallèles contournant les points de contrôles sur les bandes frontalières de type « chemins d’éléphants ». Une fois sur le territoire algérien les migrants empruntent d’autres routes, dites des routes de circulation.

Au fil du temps, la prise en charge d’émigrants clandestins dans la région Sahélo-saharienne a changé de main et a basculé vers les passeurs djihadistes. L’évolution du phénomène de l’immigration clandestine est devenue alarmante en Méditerranée Occidentale. Des embarcations de fortune transportant hommes, femmes et enfants arrivent rarement à atteindre la rive nord de la Méditerranée laissant des centaines de victimes. Au moins 20.000 migrants auraient trouvé la mort en tentant la traversée lors de ces deux dernières décennies.

  • Le trafic d’armes

Avec la multiplication des conflits dits de faible intensité (LIC), la bande Sahélo-saharienne est devenue un espace incontrôlable et prospère pour toutes sortes de trafic. La circulation d’armes est à la fois une conséquence et un facteur du développement des autres trafics (drogue, migrants, etc.)

Les armes parvenues au Mali via le Tchad et le Niger en provenance de Benghazi à l’issue de la guerre en Libye de 2011 fait apparaitre un trafic d’armes à grande échelle au Sahel. Les mercenaires mauritaniens, maliens ou nigériens qui combattaient dans les rangs de l’armée régulière libyenne se sont repliés dans leurs pays d’origine lourdement armés. Le trafic via le Niger se poursuit par ces ex-mercenaires qui auraient dissimulé de l’armement en territoire mauritanien. Cet armement se vend au plus offrant et les groupes terroristes présents dans la région (AQMI, MUJAO, BokoHaram, Daeech, etc.) en profitent largement grâce aux revenus du narcotrafic et des rançons d’otages.

Le développement exponentiel des trafics fait croitre mécaniquement le niveau de violence dans la région Sahélo-saharienne et vice versa. Les conflits de faible intensité et les guerres alimentent l’afflux d’armements et le trafic d’armes s’est, avec le temps, banalisé. Dans cette vaste région désertique qualifiée de non-droit, la quantité et la qualité des armes en circulation est difficile à évaluer. Certains Think Tank et ONG internationaux estiment jusqu’à environ 15 millions d’armes en circulation dans toute la région sahelo-saharienne et sub-saharienne. Mais toutes les statistiques de ce trafic restent approximatives en raison de la difficulté de recensement sur le terrain.

Convaincu que le trafic illicite des armes légères et de petits calibres ‘ALPC’ aura des conséquences désastreuses sur le continent, à l’exemple du Mali et de la Libye ; l’Algérie s’efforce, par conséquent, à lutter contre les gangs de trafiquants d’armes.

La politique algérienne en matière de sécurité des frontières

L’Algérie ne ménage aucun effort pour lutter contre le terrorisme, le trafic de tout genre et le crime organisé. Elle participe de ce fait à toutes les initiatives de lutte à l’échelle régionale et internationale. Ainsi, elle fait partie de la Convention Arabe sur la Suppression du Terrorisme adoptée en 1998 et le protocole à la convention de l’Union Africaine (UA) sur la prévention et la lutte contre le terrorisme de 2004. Elle a été à l’origine de l’élaboration d’une stratégie unifiée pour faire face aux fléaux répandus au Sahel (terrorisme, trafic de stupéfiants et crime organisé transfrontalier) qui s’est traduite en 2009 par la conclusion d’un mémorandum de coopération et de coordination des actions avec le Mali, le Niger et la Mauritanie. Sur la base de ce mémorandum a été créé, en 2010, un Comité d’Etat Major Opérationnel Conjoint ‘CEMOC’ installé à Tamanrasset (Sud de l’Algérie) et une Unité de Fusion et de Liaison ‘UFL’ a également été installée pour coordonner les efforts opérationnels des quatre pays.

De plus, l’Algérie participe, au niveau méditerranéen, à toutes les réunions des 5+5 notamment celles des Ministres de l’Intérieure et des Ministres de la Défense. Elle introduit régulièrement au niveau de l’Assemblée Générale des Nations Unies une résolution pour le renforcement de la sécurité et la coopération en Méditerranée à l’exemple de la résolution 66/63 de Décembre 2011 adoptée par consensus. Elle fait également partie des trois conventions de l’ONU de lutte contre le trafic illicite de stupéfiants, de corruption et de criminalité transnationale organisée.

L’Algérie est activement engagée dans plusieurs actions multi-facettes de coopération et d’aide des pays du Sahel contribuant, notamment, au développement de cette région.

La lutte contre l’immigration clandestine, le narcotrafic, la criminalité transfrontalière, et le terrorisme ainsi que le soutien au  développent économique durable  des zones frontalières  demeurent les grandes priorités des autorités algériennes. Dans une immense région désertique bordée d’Etats Sahéliens instables, sans moyens suffisant pour la protection des frontières et, par conséquent, laissant ainsi une liberté de mouvements et d’actions quasi-totale aux différents groupes, la coopération régionale se veut être le véritable levier pour renforcer la sécurité des frontières et contenir la grande criminalité et le terrorisme. L’Algérie, avec son expérience éprouvée en matière de lutte contre le terrorisme ainsi que ses moyens, est en mesure de jouer un rôle moteur dans ce contexte. Cependant, pour l’Algérie, les politiques de lutte contre ces différents fléaux ainsi que la politique de gestion de ses frontières, restent guidées par les 5 principes suivants :

  • Le principe d’intangibilité des frontières qui reconnait à chaque pays les frontières héritées au moment des indépendances ;
  • Le principe de la souveraineté dans ses espaces terrestre et aérien qui tire ses références du droit algérien et du droit international ;
  • Le principe de bon voisinage ;
  • Le principe de bornage des frontières et le développement des régions frontalières ;
  • Le principe de non-ingérence qui puise ses référents dans la doctrine de politique étrangère et de défense de l’Algérie.

En accord avec ces cinq fondamentaux, l’Algérie est engagée dans une lutte sans relâche contre les différentes menaces à ses frontières et privilégie, en ce sens, les voies de la coopération et du dialogue avec l’ensemble de ses voisins pour contrecarrer la logique des 2T (Trafics et Terrorisme transnational).

The views presented in this article are those of the speaker or author and do not necessarily represent the views of DoD or its components.

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